lundi 28 septembre 2026

APRÈS L’ÉPREUVE, LE CADEAU DE DIEU

Il est une parabole du Christ relatée dans l’Évangile de Luc que j’aime particulièrement. Sûrement parce qu’elle s’adapte aisément et fréquemment à notre quotidien. Elle s’intitule « Les premières places à table » (14 : 7-15) et raconte le risque pour un usurpateur de s’asseoir à côté du marié lors de ses noces alors que l’ami cher s’est installé à la dernière place. Le premier peut se voir relégué très loin alors que le dernier, sur demande de l’époux, est élevé à une place d’honneur. Cette parabole interroge simplement et clairement plusieurs aspects de la vie en société et du comportement de chacun. Et c’est la question de la légitimité (suis-je à ma place ?) qui m’importe le plus dans les mots et la démonstration de Jésus. Encore d’avantage aujourd’hui alors que j’ose écrire ces lignes sur cet événement colossal que représente, pour moi et pour des millions de Français, la venue prochaine dans notre cher pays du Pape Léon XIV.

Qui suis-je, pauvre petit pécheur, pour donner cet avis qui risque de déranger voire de choquer ? Pour qui est-ce que je me prends quand j’affirme que le Pape François fut une épreuve envoyée par Dieu aux catholiques et que le Pape Léon est un merveilleux cadeau du Très-Haut ? Là explose en pleine lumière l’interrogation sur la légitimité. Je ne possède que celle de l’enfant d’une famille modeste et rurale du Pas-de-Calais, baptisé, ayant fait ses deux communions, sa confirmation, ayant été enfant de chœur, professeur de catéchisme, animateur de « retraites », membre du conseil paroissial et du chœur de chant de la paroisse de mon petit village des plaines de l’Artois. Et auteur d’un livre « C’est ça la foi ! » (Fayard), dans lequel je défends cette foi populaire trop souvent délaissée ces dernières années par la hiérarchie de l’Église, et qui se veut un plaidoyer pour la défense de la culture chrétienne de la France. Est-ce suffisant ? Je ne puis l’affirmer mais je sais que la déception ressentie tout au long du Pontificat de François fut à la mesure de l’immense espérance que son arrivée avait signifiée pour beaucoup de croyants catholiques. Nous sommes allés de tristesses en incompréhensions et d’incompréhensions en tristesses, nous les gens de foi de cette vieille Europe que François semblait mépriser. En tant que Français, et très fier de l’être, j’ai même ressenti de la colère quand, lors de sa première rencontre comme président de la République avec le pape, François Hollande fut rabroué sévèrement par son homonyme du Vatican. Ce dernier voulant lui « faire payer » le mariage pour tous (loi que beaucoup de catholiques français avions défendu, contrairement aux apparences). Avec sa bonhomie habituelle, Hollande avait souligné la coïncidence de leurs deux prénoms et le Pape d’alors lui avait sèchement répondu avec une phrase du style : « Moi je suis un François qui défend les pauvres et vous un François qui crée des pauvres ». Que l’on aime ou pas le président Hollande (j’avais voté pour lui en 2012), cette manière d’accueillir le chef de l’État de la France était malvenue et m’avait blessé en tant que Français et en tant que fidèle catholique. De même que cette obsession du prélat argentin de toujours préciser lors de ses voyages à Strasbourg, à Marseille et en Corse que ce n’est pas la France qu’il venait saluer.

Je vois donc aujourd’hui la visite du Pape Léon XIV comme un acte de réparation (pardon au Saint Père si cette formule classique de la pratique catholique est peut-être exagérée en la matière), en tout cas le choix de venir dans l’Hexagone est sans aucun doute un acte de rapprochement, de réconciliation, après des années difficiles qu’ont aussi connues d’autres pays catholiques voisins, comme l’Espagne par exemple. Il n’y a donc aucun hasard dans le choix de Léon de fouler la terre de Sainte Jeanne d’Arc trois mois après celle de Sainte Thérèse d’Avila. Robert Francis Prévost porte la bonté sur son visage, la douceur dans ses mots et en lui la farouche et puissante volonté de réunir tous les catholiques en continuant de s’ouvrir aux « périphéries » (chères à François) tout en reconnaissant et en choyant ces nations qui sont depuis si longtemps, mille cinq cents ans dans la cas de la France, les pierres sur lesquelles s’est bâtie l’Église universelle. Plus le voyage papal approche, plus l’on sent monter une ferveur saine et naturelle dans notre pays et l’on ne peut que s’en réjouir. Faisons tous que, chez la fille aînée de l’Église, Léon XIV se sente en famille.

 


dimanche 20 août 2023

 

 

CETTE FILLE NE LAISSE PAS DE PIERRE

 

Il arrive parfois de refermer un livre avec un sentiment de gêne, d’incompréhension ou de mépris. En bas de la page 305, ultime du roman de Véronique Ovaldé, j’ai ressenti une forme de honte (envers moi-même). Et formulé cette question : Comment ai-je pu attendre son dixième bouquin pour me mettre à lire les mots imprimés de la dame brune que j’avais aperçue à la télévision et dans les journaux qui parlent littérature ? Quelle révélation pour l’inculte que je suis et que je demeure ! Il est rare de penser cela mais j’ai absolument tout aimé de « Fille en colère sur un banc de pierre ». Absolument tout. Même cette peu fréquente mais régulière coquetterie du saut de ligne en plein milieu d’une phrase. Le genre de caprice qui, normalement, hérisse sur ma tête les cheveux que je n’ai plus depuis dix ans. Mais là tout est juste, puissant, subtil, intelligent, drôle, fort, beau. Maîtrisé oserais-je dire. Mais de cette maîtrise qui n’empêche pas les envolées naïves et les gros mots élégants, de celle qui évite les facilités et les soubresauts programmés parce que, pour attirer le chaland et les critiques, « il faut que ça bouge dans l’histoire parce que sinon c’est trop lent et que il faut qu’il se passe plein de trucs parce que sinon hein on s’ennuie ».

Ovaldé distille avec mesure et grâce les évènements passés dans l’histoire du présent de cette fille sur un banc de pierre, Aïda, qui revient sur son île italienne et dans sa famille quinze ans après son départ forcé. Une tragédie de naguère domine, tragédie avec laquelle la fille bannie tente de vivre comme le font les gens exceptionnels, c’est-à-dire « comme ils peuvent ». La galerie de portraits de la smala, des habitants de la ville est magnifiquement réalisée par l’auteure, dans une inspiration à la Velázquez où l’on se doit de faire du beau avec des faces de rois consanguins. L’espace d’un roman, Aïda devient la petite-sœur chérie de quiconque se sera senti pas assez aimé, rejeté, étranger. De qui aura souffert de la plus grande souffrance possible, cette torture créée par le diable et dénommée « culpabilité ».  

« Fille en colère sur un banc de pierre » de Véronique Ovaldé. Éditions Flammarion. 21 euros.

lundi 17 juillet 2023

 

MARC LAMBRON PAYE SA DETTE (ET LA NÔTRE)

 

Il est des livres qui n’ont pas besoin d’abondance de pages pour être essentiels. « Le monde d’avant » de Marc Lambron fait partie de ceux-là. Quatre-vingt-douze faces de papier à joli grain et des mots élégants, emprunts de cette humilité des gens reconnaissants, bienveillants. Lambron est un homme sûr de lui-même. Parce qu’il sait d’où il vient. Parce qu’il écrit d’où il vient. Parce qu’il est (et qu’il est resté) d’où il vient. Ce récit est une ode et un hommage à une famille, sa famille, placée sous le regard tendre du grand-père ouvrier. C’est intime et ça parle à tout le monde. En tout cas à ceux qui, comme moi, ont aussi connu la France d’avant. Celle où la modestie de la classe sociale était tant une fierté qu’un tremplin vers le mieux. Cette France ouvrière et rurale, avec des mots de patois et les toilettes dans le jardin, avec la pose de collets dans les champs et des grelots à la porte des épiceries. L’académicien ne clame pas « c’était mieux avant ! ». Il écrit simplement : « c’était avant… ». Comme si ce temps qui, comme le chanta Jacques Bertin, « a passé comme un charme » l’obligeait à témoigner, à laisser une trace et à remercier ce passé.

Le propre de la littérature n’est-il pas que l’intime devienne universel ? Alors en lisant « Le monde d’avant », en écoutant l’histoire de Pierre Denis, le grand-père maternel de Marc Lambron, j’ai pensé à mon propre grand-père maternel, Gustave, qui un jour a dit fièrement à ma mère :  « J’ai demandé à Frédéric ce qu’il avait appris ce matin au lycée et je n’ai pas compris. C’est un moment important car mon petit-fils en sait désormais plus que moi ». Ou encore à Françoise, ma grand-mère maternelle, qui rêvait que je sois instituteur, le comble de la réussite pour cette petite paysanne à peine lettrée. En écrivant sur les siens, Marc Lambron a écrit sur les nôtres. Il a payé sa dette. Et la nôtre.

« Le monde d’avant » de Marc Lambron. Éditions Grasset. 14 euros.

lundi 3 juillet 2023

 

LES MORTS NE MEURENT JAMAIS

 

La rencontre avec un écrivain se fait parfois par des chemins détournés. C’est ma passion adolescente (et immortelle) pour Gérard Philipe qui m’avait naturellement conduit, à l’automne 2019, à la lecture du « Dernier hiver du Cid ». La voix radiophonique tant admirée de Jérôme Garcin entrait alors dans ma bibliothèque et un immense auteur s’installait dans ma vie. Alors, quand « Mes fragiles », son dernier livre, débarqua en librairies au mois de janvier, une précipitation allègre et nerveuse s’empara de mes doigts et de mes yeux (lunettes de cinquantenaire comprises). La lecture fut intense et ininterrompue. Quasi cérémoniale. Et accompagnée par l’écoute des « Leçons de ténèbres » de François Couperin, évoquées par l’auteur dans les premières pages. Les morts conjuguées de la mère et du frère de Jérôme Garcin, la révélation d’une terrifiante anomalie chromosomique dont il est le porteur, le X fragile, sont la base de ce récit d’une force non pas surhumaine comme le veut la formule mais d’une force humaine, tout simplement, merveilleusement humaine. Parce que c’est bien l’humanité qui se dégage de ce livre, comme dans toute l’œuvre de Garcin. Cette humanité faite de fragiles et de fragilités.

 La tristesse, la noirceur, le désespoir auraient dû logiquement investir les phrases de l’auteur, borner les paragraphes et les chapitres. Mais non. Même si des larmes surprennent parfois le lecteur, la lumière de la vie éclaire chaque page. La foi chrétienne de la mère, le talent de peintre du frère, entre autres raisons de ne pas céder au néant de l’abattement et du renoncement, sont des lègues que Jérôme Garcin raconte avec une grande pureté d’écriture. L’économie des mots n’est pas de la radinerie mais du respect pour la langue et pour les émotions qu’elle transmet. Ne jamais en faire trop, telle semble être la ligne de conduite de celui qui n’écrit qu’à la campagne et avec la maîtrise et l’honnêteté que réclament les chevaux qu’il monte inlassablement. On referme « Mes fragiles » en pensant à ses propres morts. Ceux qui, comme le fait comprendre Jérôme Garcin, ne meurent jamais.

« Mes fragiles » de Jérôme Garcin. Éditions Gallimard. 14 Euros.

dimanche 25 juin 2023

 

LA JEUNE FEMME ET LE WESTERN

 

      - Ah bon, on écrit encore des westerns aujourd’hui ?

La question fusa entre mes lèvres sans presque passer par le cerveau. Sûrement du fait de mon inculture, ma réaction conjugua d’abord la méfiance, l’étonnement et l’admiration. Je venais de prendre en main le livre à la couverture noire et rouge de feu. Un premier roman « Black Mesa » signé par Ophélie Roque et qui vient de sortir aux éditions Robert Laffont. Avant d’ouvrir le bouquin, je me dis toutefois qu’il fallait avoir le courage des cavaliers de rodéo sans selle pour, à trente-deux ans et un passeport 100% français, s’aventurer à raconter une histoire de conquête de l’ouest se déroulant entre 1887 et 1889. Et puis j’ai lu quelques lignes. Et puis quand j’ai relevé le nez pour la première fois, quatre-vingts pages avaient défilé entre mes doigts eux-aussi blessés de moiteur. J’avais soif, un peu comme Franck et Ron qui souffraient la longue traversée d’un désert cruel au sein d’un convoi chamarré de rêveurs, de désespérés et de salauds. Tous morts en puissance et beaucoup en réel. 

Franck avait acheté (très cher) une terre inconnue dénommée « Black Mesa », très loin là-bas dans l’Arizona d’avant le Las Vegas des machines à sous et des seins gonflés à l’hélium. Il a embarqué son père, vieux chiqueur de tabac et de misanthropie, pour s’installer comme fermier. Le tout donne un récit dur et enivrant, où l’odeur de la crasse et du sang accompagne les mots ciselés par Ophélie Roque, magnifique conteuse de tristesses et d’espoirs. Au fil des pages, j’ai souvent ressenti mes années d’enfance du mardi soir et ces westerns de la « dernière séance » à la télé présentée par Eddy Mitchell (pas plus américain que notre auteure). « Black Mesa » est un livre déroutant, un roman réussi. Un culot devenu bouquin. Et très bon bouquin.

"Black Mesa" d’Ophélie Roque. Editions Robert Laffont. 19 Euros.