lundi 17 juillet 2023

 

MARC LAMBRON PAYE SA DETTE (ET LA NÔTRE)

 

Il est des livres qui n’ont pas besoin d’abondance de pages pour être essentiels. « Le monde d’avant » de Marc Lambron fait partie de ceux-là. Quatre-vingt-douze faces de papier à joli grain et des mots élégants, emprunts de cette humilité des gens reconnaissants, bienveillants. Lambron est un homme sûr de lui-même. Parce qu’il sait d’où il vient. Parce qu’il écrit d’où il vient. Parce qu’il est (et qu’il est resté) d’où il vient. Ce récit est une ode et un hommage à une famille, sa famille, placée sous le regard tendre du grand-père ouvrier. C’est intime et ça parle à tout le monde. En tout cas à ceux qui, comme moi, ont aussi connu la France d’avant. Celle où la modestie de la classe sociale était tant une fierté qu’un tremplin vers le mieux. Cette France ouvrière et rurale, avec des mots de patois et les toilettes dans le jardin, avec la pose de collets dans les champs et des grelots à la porte des épiceries. L’académicien ne clame pas « c’était mieux avant ! ». Il écrit simplement : « c’était avant… ». Comme si ce temps qui, comme le chanta Jacques Bertin, « a passé comme un charme » l’obligeait à témoigner, à laisser une trace et à remercier ce passé.

Le propre de la littérature n’est-il pas que l’intime devienne universel ? Alors en lisant « Le monde d’avant », en écoutant l’histoire de Pierre Denis, le grand-père maternel de Marc Lambron, j’ai pensé à mon propre grand-père maternel, Gustave, qui un jour a dit fièrement à ma mère :  « J’ai demandé à Frédéric ce qu’il avait appris ce matin au lycée et je n’ai pas compris. C’est un moment important car mon petit-fils en sait désormais plus que moi ». Ou encore à Françoise, ma grand-mère maternelle, qui rêvait que je sois instituteur, le comble de la réussite pour cette petite paysanne à peine lettrée. En écrivant sur les siens, Marc Lambron a écrit sur les nôtres. Il a payé sa dette. Et la nôtre.

« Le monde d’avant » de Marc Lambron. Éditions Grasset. 14 euros.

lundi 3 juillet 2023

 

LES MORTS NE MEURENT JAMAIS

 

La rencontre avec un écrivain se fait parfois par des chemins détournés. C’est ma passion adolescente (et immortelle) pour Gérard Philipe qui m’avait naturellement conduit, à l’automne 2019, à la lecture du « Dernier hiver du Cid ». La voix radiophonique tant admirée de Jérôme Garcin entrait alors dans ma bibliothèque et un immense auteur s’installait dans ma vie. Alors, quand « Mes fragiles », son dernier livre, débarqua en librairies au mois de janvier, une précipitation allègre et nerveuse s’empara de mes doigts et de mes yeux (lunettes de cinquantenaire comprises). La lecture fut intense et ininterrompue. Quasi cérémoniale. Et accompagnée par l’écoute des « Leçons de ténèbres » de François Couperin, évoquées par l’auteur dans les premières pages. Les morts conjuguées de la mère et du frère de Jérôme Garcin, la révélation d’une terrifiante anomalie chromosomique dont il est le porteur, le X fragile, sont la base de ce récit d’une force non pas surhumaine comme le veut la formule mais d’une force humaine, tout simplement, merveilleusement humaine. Parce que c’est bien l’humanité qui se dégage de ce livre, comme dans toute l’œuvre de Garcin. Cette humanité faite de fragiles et de fragilités.

 La tristesse, la noirceur, le désespoir auraient dû logiquement investir les phrases de l’auteur, borner les paragraphes et les chapitres. Mais non. Même si des larmes surprennent parfois le lecteur, la lumière de la vie éclaire chaque page. La foi chrétienne de la mère, le talent de peintre du frère, entre autres raisons de ne pas céder au néant de l’abattement et du renoncement, sont des lègues que Jérôme Garcin raconte avec une grande pureté d’écriture. L’économie des mots n’est pas de la radinerie mais du respect pour la langue et pour les émotions qu’elle transmet. Ne jamais en faire trop, telle semble être la ligne de conduite de celui qui n’écrit qu’à la campagne et avec la maîtrise et l’honnêteté que réclament les chevaux qu’il monte inlassablement. On referme « Mes fragiles » en pensant à ses propres morts. Ceux qui, comme le fait comprendre Jérôme Garcin, ne meurent jamais.

« Mes fragiles » de Jérôme Garcin. Éditions Gallimard. 14 Euros.